Air risque et se dévoile, sans fard. Après avoir scruté la nostalgie (“Moon Safari”, 1998), l’exercice de style (la BO “The Virgin Suicides”, 2000), le futurisme dans sa phase électronique la plus désincarnée (“10 000 Hz Legend”, 2001) ou l’illustration sonore dans son mode le plus abstrait (le disque narratif Air/ Baricco, “City Reading...”, 2003), le duo se penche à présent sur le plus difficile des objectifs, qui consiste à se raconter. Pour la première fois de leur carrière, Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin ont décidé de quitter les concepts, d’arrêter, en quelque sorte, de se réfugier derrière pour se pencher vers eux-mêmes, et livrer leur intimité. Cela ne pouvait passer que par la chanson. Oui, les deux amis chantent (Jean-Benoît pour l’essentiel) en anglais, et inscrivent ce nouvel album dans un format pop : des morceaux simples, courts, et des arrangements minimaux, très classe, conçus avec le producteur de Radiohead, Nigel Godrich. Néanmoins, aucune rupture cinglante n’est intervenue. On reconnaît Air, ce visage planant et mélancolique, et cette quête éperdue et si chère à Brian Wilson de la mélodie parfaite. Les références musicales parfois évidentes par le passé ont disparu, le tandem a osé et s’est trouvé. Il balade l’auditeur à travers des thèmes pop universels et intemporels, parcourus de ballades nostalgiques (“Cherry Blossom Girl”), de comptines futuristes (“Run”) ou de rêves émerveillés (“Surfin’ On A Rocket”, “Another Day”), tel le contre-pied parfait, voire nécessaire aux escapades morbides du précédent “10 000 Hz Legend”. Le chant, timide, pas encore assuré, insuffle à nos chercheurs de beauté une grande sensibilité. En réalité, Air ne s’est jamais montré aussi fragile, le choix du dépouillement ultime n’autorisait pas autre alternative, et ce même lors des instrumentaux du disque : le tendre “Mike Mills”, titre hommage au graphiste de “Moon Safari”, le clin d’œil à Ennio Morricone “Alpha Beta Gaga”, écrit à la demande de Madonna pour “American Life” (et finalement écarté de l’album par l’Américaine) ou le superbe “Alone In Kyoto” composé pour le film “Lost In Translation” de Sofia Coppola. Et partout ces arpèges de guitares espiègles, ces douces nappes synthétiques, ces dédales de petites sonorités électroniques, un jeu d’harmonie qui confirme que la patte du duo ne provient pas tant de sa production mais de son réel talent d’écriture. D’ailleurs, les deux garçons pourraient s’amuser à jouer en acoustique, intégralement, rien n’y changerait, non, leur identité ne serait pas bouleversée. Certes, la bienveillance omniprésente des morceaux de “Talkie Walkie” pourra lasser mais, avec ce disque, Air vient de définitivement boucler l’élaboration de sa personnalité. Et bien qu’ils n’aient jamais musicalement appartenu à ce courant, les seuls véritables survivants de la French Touch se trouvent ici.
