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Mer de Glace

La Mer de Glace est au fond la huitième vallée. C'est la plus grande de toutes, la plus large, la plus élevée. Creusée à l'intérieur même de la chaîne du Mont Blanc, elle semble un témoin attardé de la grande époque où les glaciers géants envahissaient l'Europe. Des centaines de sommets la bordent, quatorze glaciers alimentent le fleuve central aux eaux figées ! Trois d'entre eux qui ne sont que ses affluents comptent parmi les plus importants d'Europe : ceux de Talèfre, de Leschaux et du Géant. Pour en deviner l'importance il faut, partant du Montenvers, reprendre l'ancien chemin des cristalliers et remonter la Mer de Glace entre les cornes déchiquetées des Grands Charmoz et la pyramide altière de l'Aiguille du Dru. Une gorge profonde et sauvage s'ouvre à gauche, où coule le glacier de la Charpoua qui prend sa source aux couloirs de l'Aiguille Verte. Une modeste cabane, sur un rognon rocheux vers 2 800 mètres d'altitude, sert de point de départ pour l' Aiguille du Dru, et pour les escalades de l' Aiguille Verte par l' arete de l' Aiguille Sans Nom ou par le couloir Mummery... De grands exploits, même de nos jours ! Pour l'instant, nous voici au lieu-dit << les Moulins >>, gouffres creusés dans le glacier par les eaux de fusion superficielle qui forment un torrent violent dénommé << la Bedière >> et disparaissent en tourbillonnant dans ces puits impressionnants. Vers 1950, des sondages avaient donné à cet endroit 228 mètres d'épaisseur de glace! Passé << les Moulins >>, un courant d'air frais annonce le confluent des trois grands glaciers. Tout s'élargit alors en dimensions inconnues ! D'énormes moraines s'amassent en blocs qui, par endroits, recouvrent entièrement la glace et au pied même de l' Aiguille du Tacul un lac temporaire se forme ou disparaît selon les années. Le glacier de Leschaux est issu des névés qui descendent des Grandes Jorasses et surtout du Mont Mallet. Le refuge de Leschaux, qui avait à différentes reprises ‚été emporté par des avalanches, a été reconscruit par le Club Alpin Belge. Il dessert ce massif où, en dehors des trop difficiles Grandes Jorasses, existent des ascensions longues et délicates, et une rangée d'aiguilles fichées dans les glaces comme des cierges et qu' on a dénommées les Périades ! A gauche du glacier de Leschaux, voici la chute de séracs du glacier de Talèfre. C'est là-haut que se trouve le plus connu peut-être de tous les refuges alpins : le refuge du Couvercle, Il tire son nom d'une ‚norme dalle en porte à faux dans la pente qui recouvrait autrefois l'ancienne cabane, après avoir été, du temps des crystalliers, un lieu de bivouac idéal. Un nouveau refuge a été construit à 2 700 mètres, Plusieurs fois agrandi depuis 1925, il peut loger actuellement plus de deux cents personnes dans d'excellentes conditions. On y parvient par les fameuses rampes des Egralets, terreur des novices qui s'égarent sur le glacier en cherchant l'échelle d'accès à la haute falaise de granit rouge! Celle-ci une fois découverte, plus lien ne peut empêcher d'arriver au refuge après une sévère montée d'une heure, facilitée par de nombreuses rampes de fer et des marches taillées dans la pierre. Autrefois, des centaines de visiteurs se rendaient au Couvercle pour y passer la nuit et admirer le coucher et le lever du soleil sur la haute chaîne ; le téléphérique de l' Aiguille du Midi a enlevé au Couvercle une grande partie de ces << pèlerins de la montagne >> ; les alpinistes s'en ré‚jouiront qui n'aiment pas trop les foules. Il y a juste au-dessus du refuge du Couvercle un belvédère remarquable, l' Aiguille du Moine, à 3 412 mètres. norme pyramide fissurée à souhait et facile à gravir, tout au moins en compagnie d'un guide et par beau temps. Elle procure une vue extrêmement complète sur l'ensemble du massif, de l' Aiguille Verte aux Grandes Jorasses, et de la Dent du Géant au Grépon. Mais, sans aller si haut, la vue obtenue depuis le Couvercle sur le Mont Blanc, sur le magnifique écoulement du glacier du Géant et sa chute de séracs, et surtout sur la face nord des Grandes Jorasses justifie la vogue exceptionnelle de ce haut lieu que nos grands anciens avaient baptisé : << l'endroit le plus admirable du monde >>. Du Moine à la Verte, l'arête << ecclésiastique >> offre au grimpeurle choix de nombreuses escalades telles que la Nonne, l'Evêque, le Cardinal et les Enfants de Choeur. Il v a enfin l' ascension de la cime reine de France . l'Aiguille Verte, dont c'est ici le versant le plus accessible sinon leplus facile. C'est par le couloir qui porte son nom et qui est en réalité une large facette de rochers enneigés, striée de cannelures de glace, que l'alpiniste anglais Whym- per la conquit en 1865 avec les guides Christian AImer et Franz Biner. De l' Aiguille Verte, un chainon continu se dirige vers le sud à une altitude voisine des quatre mille mètres avec : l' Aiguille du Jardin, les Droites, les Courtes et surtout les belles tours jumelles, délicates d'ascension et de formes, des Aiguilles Ravanel et Mummery, reliées par un faite déchiquet‚ aux nappes de neige du col de Triolet, Nous voyons d'ici l'<< endroit >> de la grande barrière du glacier d' Argentière, Disons tout de suite que tant en beaut‚ qu'en difficulté, l'endroit De vaut pas l'envers Au-dessus du Couvercle s'ouvre le glacier de Talèfre, large combe portant en son milieu un curieux Œlot rocheux et gazonn‚, célèbre depuis les temps anciens sous le nom de << Jardin >>. On disait autrefois le Courtil. Les névés se prolongent entre des aretes mal définies et pourries par des pentes de glace très inclinées. A leur crete surgissent les Aiguilles de Triolets Savoies de Talèfre, de Leschaux! Les Aiguille de Leschauxs les Petites Jorasses et surtout les Grandes Jorasses dominent directement le glacier de Leschaux. Les Jorasses portent cinq sommets dont le plus élevé, la Pointe Walker, a 4 208 mètres d’altitude et le plus bas, mais non le moins difficile, la Pointe Young, surplombe le col des Jorasses. L'arête se continue par la Calottes le Dôme et l' Aiguille de Roche- forts reliés à la Dent du G‚ant par une fine arête de neige qui constitue une course de grande beaut‚. Au point de ruptures se dresse le chicot penché de la Dent du Géant (4 010m)s impressionnante par l’abîme glacé de sa face nord, dominant de 1 700 mètres le glacier du Géant. Tout de suite après, c'est le col du Géant. Il est temps de redescendre au pied des Egralets, et, après avoir travers‚ le confluents de gagner le refuge du Requin. A 2 525 mŠtres dsaltitude, mais particulièrement bien situé au pied de la Dent du Requin et de l' Aiguille du Plans il a longtemps constitué le relais indispensable à ceux qui voulaient passer en Italie par le col du Géant. Le téléphérique de l' Aiguille du Midi détourne complètement à son profit les caravanes qui vont à Courmayeur, mais par contre de nombreux alpinistes sont tentes par la descente de l'arête de neige qui relie l' Aiguille du Midi à l’Aiguille du Plan - course jamais faciles souvent exposée, sujette aux variations constantes de l’état de la neige et de la glaces notamment dans les rochers très raides du Rognon du Plan - et gagnent le refuge du Requin par le glacier d’Envers du Plan.

 

En aval du refuge du Requin, et faisant pendant au Couvercles existes depuis 1957, un nouveau refuge : le refuge d'Envers des Aiguilles auquel on accède par une piste jalonnée, franchissant les rochers de Trélaporte par des rampes comparables aux Egralets. C'est une région sauvage. Au début du siècle, Young Ryan et leurs guides rendirent célèbres ces longuess très longues escalades de rocher qui n'ont rien perdu aujourd'hui de leur vogue, C'est pour remplacer la petite cabane a‚rienne de la Tour Rouge, construite en pleine paroi du Grépons que fut édifié le nouveau refuge. L' Aiguille du Plan par la voie Byan, l' Aiguille de Roc du Grépon, l’Aiguille de la République et l'arête sud-est de Blaitière, sont des ascensions remar- quables, considérées, pendant un temps, comme les plus belles du monde. Autrefois, je n'aurais pas eu assez d'un volume pour vous décrire les ascensions possibles dans ce paradis des grimpeurs de rochers. Tout a bien changé ! Les purs font encore la face nord du Plan (quand elle est en condition, ce qui est assez rare) ou bien la face ouest de Blaitière. Les faces est du Caïman ou du Crocodile ont détrôné‚ la voie Rvan du Plan. Oui! Elles sont bien délaissées aujourd'hui, les Grandes Aiglilles de pure protogine ! Même la célèbre traversée {{ Charmoz-Grépon >> illustrée par Mummerys et qui est pourtant l'une des plus belles escalades des Alpes, a perdu son prestige. Le Grépon détenait la vedette depuis cinquante ans ! Mais la marche d' approche est trop longue ! Les téléphériques rendent paresseux. Les jeunes de maintenant préfèrent ou l'exploit sensationnel ou de plus courtes mais très difficiles escalades, Pour eux, la Montagne commence au pied de la paroi. Les jeunes de maintenant ne connaissent plus le juste milieu : au premier stade de leur passion, ils s'excercent sur des rochers extrêmement délicats et difficiles, qui étaient autrefois considérés comme contreforts négligeables des grands sommets, La voie Menegaux à l' Aiguille de l'M, l'arête est de la Brioche ! l' arête des Papillons au Peigne! , la pyramide du Tacul sous les Aiguilles du Diable constituent les bancs d'essai des grimpeurs modernes. L'étape suivante est le Grand Capucin par la face est, énorme chicot rougeâtre au-dessus des névés silencieux de la Combe Maudite, accolée aux Aiguilles du Diable dont il n'est qu'un satellite redoutable. Le Grand Capucin polarise les aspirations des jeunes grimpeurs: sa face est, de quatre cents mètres, a été vaincue en 1951 par Bonatti et Ghigo, c'était le triomphe de l'escalade dite << artificielle >>, c'est-à-dire justifiant l'emploi d' étriers. Il faut reconnaître que son ascension conféra un immense prestige à son auteur dans les milieux sportifs- Nous avons tous été jeunes, et nous avons tous rêvé d'un semblable prestige. D'ailleurs, rien ne nous empêche d'admirer ce sommet confortablement et sans effort, cat les télébennes de la V allée Blanche passent juste à sa hauteur, et avec des jumelles et un peu de chance... Tout change ! Autrefois on gravissait la Dent du Géant par les << câbles >>. Aujourd'hui on monte la face sud surplombante. L'Aiguille du Dru fut la grande course de rocher du début du siècle. Admirons nos aînés qui la tentèrent et la gravirent en partant du Montenvers. Quelles jambes! Sa traversée classique du Petit au Grand Dru, depuis le refuge de la Charpoua est totalement délaissée. Les regards avides des néo-alpinistes se portent sur les incommensurables abîmes de la face nord, de la paroi ouest, encore blanche de ses récents éboulements. La face nord du Dru fut gravie en 1955 par Pierre Allain et Raymond Leininger. Cette grandiose escalade a été souvent refaite depuis - quand des étés plus secs permettaient ce qui n'est plus permis maintenant - et, ma foi, il fallut chercher plus difficile, plus raide ! Il restait cette fameuse face ouest. En 1952, Magnone, Dagory, Bernardini et Laîné, s’y reprenant en deux fois. , réussirent l'exploit. Exploit largemnent dépassé en 1955 par un grimpeur solitaire, lucide mlalgre sa témérité et d'une résistance phvsique exceptionnelle. Du 17 au 22 août, le guide italien Bonnatti escalada le pilier sud-ouest (qui porte aujourd’hui son nom. On est loin de la classique victoire de Dent et de Burgeneer au Grand Dru en 1878. Pour la logique des choses et pour rétablir les valeurs, il est juste de dire qu'en 1878 on ne connaissait pas les pitons à expansion ni les mousquetons... On se servait d'échelles !

 

                                                Extrait du livre de F. ROCHE « MONT BLANC ».

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