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Patrick Berhault

Juste pour ne pas l'oulier, j'adorais ce personnage

Au fil des 4000
Carnet de voyage

C'est lors de ce dernier voyage dans ses Alpes qu'il aimait tant que Patrick Berhault a disparu. Vous trouverez dans ces pages le suivi de ces deux mois de bonheur pendant lesquels Patrick nous a conté chaque jour son plaisir des cimes tout en dévorant arêtes, sommets et parois. Merci à lui pour avoir si bien parlé de la montagne. Merci à lui pour sa gentillesse, son humour et son humilité que de part et d'autre des montagnes nous ne sommes pas près d'oublier.

Mercredi 31 mars 2004
Dernier jour de mars, 31 sommets pour 31 jours de voyage.
Val Ferret-La Fouly par le col du Petit Ferret
Après la course aux Jorasses, Patrick et Philippe sont descendus hier dans le Val Ferret rejoindre le home sweet home de Lorenzino Cosson. Grosse et belle nuit hier soir de 21h30 à 7h30 ce matin. "On a mangé comme des cochons et dormi comme des gorets", commente l'intéressé. A l'heure de la communication téléphonique, Patrick et Philippe prennent leur petit déjeuner en compagnie d'un journaliste du Dauphiné Libéré. La météo est mitigée mais correcte. Leur programme du jour : se rendre à ski à la Fouly en Suisse (en passant par le col Ferret) où ils comptent passer la nuit. En ligne de mire : le Grand Combin, pour samedi si, comme l'a indiqué leur routeur préféré, la journée de vendredi n'est pas très bonne.

Jeudi 1er avril 2004
31/82. La Fouly (Suisse) – Cabane de Valsorey (3030m)
en direct de l'hôtel des Glaciers.
Comme prévu Patrick et Philippe ont quitté hier l'Italie pour rejoindre la Fouly. Un itinéraire facile qui les a menés, après avoir remonté le Val Ferret, au col du Petit Ferret puis en descente, jusqu'à la Fouly dans ce refuge-hôtel bien connu des skieurs de randonnée et tenu par un guide. Sur les pistes de ski de fond, le matin en partant du Val Ferret, des randonneurs et des skieurs de fond ont fait un bout de chemin avec eux. Aujourd'hui il fait encore beau, leur programme est à deux vitesses. Si le temps tient, les deux hommes préfèreraient rejoindre carrément le refuge de Valsorey près du Grand Combin. Mais comme dit Patrick, "On n'est pas obligé de courir tous les jours, parce qu'atteindre Valsorey ça veut dire à peu près 3000m de dénivelé. Il faut passer par le Basset (1000m de dénivelé), redescendre par la combe de l'A, monter un col par Plans d'Arreys (600m environ de dénivelé) puis redescendre à Bourg St Pierre et, de là, monter à la cabane de Valsorey (1300m environ)". Dans l'idéal c'est leur projet mais Patrick envisage peut-être de s'arrêter à Bourg St Pierre, et qui sait, de gravir le Grand Combin directement. On saura demain matin... En attendant, un poisson accroché au sac à dos, la "Grande Vadrouille" est en Suisse pour un sacré bout de temps.

Vendredi 2 avril 2004
34/82. Cabane de Valsorey (3030m) – cabane Chanrion par le Combin de Valsorey (4184m), le Combin de Grafeneire (4314m) et le Combin de Tsessette (4141m)
Patrick et Philippe ont finalement rejoint jeudi soir comme prévu la cabane de Valsorey, au-dessus de Bourg Saint-Pierre. Longue montée bien connue des nombreuses caravanes qui ont transpiré sur cette étape de Chamonix-Zermatt, puis longue soirée arrosée au Rivella (un soda au moins aussi connu en Suisse que le Coca). Réveil bien matinal, à deux heures et départ à trois heures en direction des Combins. L’itinéraire emprunte d’abord la grande pente de la classique haute-route qui mène au plateau du Couloir où se trouve le bivouac fixe Biaggio Musso à 3664m, un bon endroit pour laisser les skis et courir vers les sommets du Grand Combin : Combin de Valsorey (4184m), Combin de Grafeneire (4314m) et Combin de Tsessette (4141m). A 10 heures, c’était chose faite : trois croix sur la liste, Patrick et Philippe redescendaient vers leurs skis. Au sommet, le temps était beau malgré quelques bourrasques. Le mont Blanc avait mis son bonnet d’âne : le mauvais temps n’est sans doute pas loin. La journée se termine à la cabane Chanrion, non loin du prochain gros morceau : la couronne impériale, une immense traversée tournant autour de Zermatt, comportant une foule de sommets dont 30 au-dessus de 4000m. Un fabuleux enchaînement réussi pour la première fois en février 86 par les Suisses Erhard Loretan et André Georges.

Samedi 3 avril 2004
34/82. Cabane Chanrion – cabane des Vignettes
Comme prévu après l'ascension hier des trois Combins, Philippe et Patrick sont arrivés en ski à la cabane Chanrion. Bonne ambiance avec des guides et des skieurs de randonnée. Départ tranquille le matin dans le brouillard le plus épais pour se rendre à la cabane des Vignettes. Par chance ils ont été accompagnés par un guide du coin et grace à son GPS, ils ont pu rejoindre les Vignettes sans trop de difficultés.

Dimanche 4 avril 2004
34/82. Cabane des Vignettes (3158m) – Zinal par les cols de l'Evêque, du mont Brûlé, de Valpeline et Durand.
Après une nuit presque longue (ils ne sont partis des Vignettes qu'à 4h du matin), la cordée du fil des 4000 s'est dirigée comme prévu vers Zinal. Longue et belle journée par une météo un peu meilleure que prévue. Ils sont passés par le col de l'Evêque, le col du mont Brûlé, le col de Valpeline et le col Durand pour rejoindre Zinal à 16h. Cette fois ils étaient seuls dans la montagne. Ils ont juste vu tomber un gros cailloux (de la taille d'une voiture) dans une pente heureusement éloignée ; ils ont aussi vu un randonneur se planter dans une conversion et glisser sur deux cent mètres, sans dégât ! Installés dans le gîte Alpina au fond de la vallée de Zinal, ils ont passé une grande nuit. Ce matin le temps est douteux et c'est après une discussion avec leur routeur que Patrick et Philippe prendront la décision de se rendre ou non à la cabane de Tracuit pour envisager l'ascension du Bishorn et du Weisshorn. A priori ils risquent d'attendre un peu car aux dernières nouvelles, jusqu'à mercredi en fin de matinée, le vent devrait souffler très fort (jusqu'à 120 km/h) et il devrait tomber près de 80cm de neige. Cette fois les deux hommes sont au pied d'un gros morceau : la Couronne Impériale qui compte 33 sommets de 4000m... De quoi s'occuper quelques jours.

Mardi 6 avril 2004
34/82. Zinal (1680m)
Rien ne bouge à Zinal... si : il neige doucement mais les prévisions météos sont plutôt à la baisse dans la version pessimiste. Aux dernières nouvelles, il neigerait moins que prévu dans le Valais. En revanche, ça tomberait "en abondance dans le Chablais", me dit Berhault. Les connaisseurs apprécieront. Du coup, repos à Zinal pour les duettistes des 4000. Repos et rédaction des carnets de bord. Si tout se déroule comme prévu, Patrick et Philippe partiront demain pour la cabane de Tracuit (3256m) pour 1800m de dénivelé) et accompliront l'ascension du Bishorn (4153m). Si le temps tient, ils enchaîneront avec le Weisshorn (4506m). Sur le papier, l'ascension du Cervin est prévue pour mardi prochain, ce sera curieusement le 41ème sommet, pile la moitié du challenge.

Mercredi 7 avril 2004
34/82. Zinal (1680m)-cabane de Tracuit (3256m)
Patrick et Philippe étaient encore ce matin à Zinal où il neige faiblement. Mais c'est reparti ! Tout à l'heure ils chaussent leurs skis pour rejoindre la cabane Tracuit (environ 1800m de dénivelé depuis Zinal) pour préparer dans la nuit et la matinée de jeudi 8 avril l'ascension du Bishorn et celle du Weisshorn (par l'arête nord/nord-est). Leur routeur météo annonce aujourd'hui une journée sur le mode des giboulées ; en revanche, la nuit devrait être claire ainsi que la matinée de demain. Les deux artistes sont en pleine forme. Rendez-vous demain pour un sommet… ou pour deux ?

Jeudi 8 avril 2004
36/82. Bishorn (4153m) et Weisshorn (4505m) depuis la Cabane de Tracuit (3256m)
Pas de communication ce matin, je tombe sur le répondeur de Patrick, à coup sûr, il se trouve sur les arêtes du Bishorn et vu le temps prometteur, on peut les imaginer réussir leur enchaînement avec le Weisshorn... A voir dans l'après-midi ou ce soir au refuge de Tracuit. En revanche hier soir, c'était la panique. Vers 19h, Patrick nous appelait : son fidèle appareil photo qu'il trimballe depuis la traversée des Alpes et l'enchaînement des voies de l'Envers du mont-Blanc était tombé en panne ! Il fallait trouver quelqu'un capable de lui amener un appareil de rechange… mais allez trouver un candidat pour foncer à Zinal et monter à Tracuit ! Par chance, l'appareil s'est remis à fonctionner : "Il a peut-être pris un coup de froid ?", nous dit Patrick.
13h 27 précises
La sonnerie du téléphone dure un peu... puis ça décroche : "ça va Patrick ?
- Attends, je monte de 2m et je te réponds". Quelques bruits de crampons, une toux sèche…"ça y est et de 36, on est au sommet du Weisshorn ! La croix est toute givrée et la vue est magnifique !"
Comme prévu ils sont partis à 4h du matin en skis depuis la cabane de Tracuit (3256m). A 6h45 Patrick et Philippe en ont terminé avec le Bishorn (4153 m). Un sommet sans problème. Ils ont alors changé de chaussures, mis les crampons et ont entamé la longue ascension de l'arête nord du Weisshorn : "C'est technique ! Le rocher était couvert de 40 à 50 cm de neige fraîche, il y avait aussi de la glace et il fallait dégager pour grimper". Les deux grimpeurs ne se sont guère arrêtés et c'est un peu plus de 6h après le sommet du Bishorn qu'ils ont atteint le deuxième sommet de la couronne impériale, le Weisshorn (4505m). Descente immédiate pour rejoindre la cabane de Tracuit (3256m) et se reposer avant d'aller, dès demain, à la cabane Mountet avec dans la ligne de mire le Zinalrothorn et l'Obergabelhorn si la météo est clémente.
Quel voyage !

Vendredi 9 avril 2004
36/82. Liaison cabane de Tracuit (3256m)/ Cabane de Mountet (2886m)
Pas de nouvelles de Patrick ce matin, en revanche ne ratez pas l'émission de France Inter (le 13/14) car Patrick sera en direct l'invité de cette émission. Petit rappel : aujourd'hui 36 sommets de 4000m gravis en 40 jours. Prévision du jour : se rendre à la cabane de Mountet avec le projet de gravir le Zinalrothorn et l'Ober Gabelhorn samedi.
10h30 ; ça marche, le téléphone a fonctionné, c'est plutôt bon signe pour l'émission de France Inter (autour de 13H30). Patrick et Philippe sont partis ce matin à skis de Tracuit (3256m)pour rejoindre la cabane du Mountet (2886m). Il neige et tout est bouché. Côté météo : "il va falloir jouer à cache-cache avec le mauvais temps". Demain il devrait faire mauvais en matinée, mais une éclaircie est possible l'après-midi : peut-être suffisante pour gravir le Zinalrothorn (4221m) ? La dépression sur le golfe de Gênes est installée... A quand le grand beau ? "C'est comme ça, dit Patrick, on prend ce qu'on trouve !"

Samedi 10 avril 2004
37/82. Zinalrothorn (4221m) depuis la cabane du Mountet (2886m)
Le Signal sous la neige
Il est 11h15, Patrick et Philippe se trouvent 100m sous le sommet du Zinalrothorn (4221m). Une course normalement pas difficile, sous une arête rocheuse qui comporte deux passages plus techniques : le Rasoir et le Sphinx. Malheureusement, il est tombé 30 à 40 cm de neige ; ils ne voient presque pas le rocher donc ça devient un peu compliqué. Et même si le soleil parvient à percer la couche de nuages, il y a quand même pas mal de brouillard. Arrivée au sommet vers 12h. C'est à la descente que tout a commencé à se dégrader : il est tombé jusqu'à un mètre de fraîche, ils ne voyaient même plus leurs traces de montée datant d'à peine quelques heures. Ils sont donc revenus à la cabane de Mountet pour y passer la nuit.

Dimanche 11 avril 2004
37/82. Cabane du Mountet (2886m) - refuge de Schönbiel (2694m) par le col Durand
Météo contraire. Départ vers le col Durand pour faire l'Ober Gabelhorn (4063m), mais malheureusement, devant des conditions plus que médiocres (très peu de visibilité), Patrick et Philippe ont décidé de changer d'itinéraire, de repousser cette ascension et de descendre sur Schönbiel pour y passer la nuit et attendre des conditions plus clémentes.

Lundi 12 avril 2004
41/82. Refuge de Schönbiel (2694m) – refuge de Val d'Ayas par le Breithorn ouest (4164m), le Breithorn central (4159m), la Roccia Nera (4075m) et le Pollux (4092m)
Un départ bien matinal pour une remontée des pistes jusqu'au Petit Cervin, de nuit pour une bonne partie, et puis un bel enchaînement : le Breithorn Ouest (4164m), le Breithorn Central (4159m), la Roccia Nera (4075m) et enfin le Pollux (4092m), le 41ème sommet, qui ponctue la moitié du parcours. Après le Pollux, descente au refuge des guides du Val d'Ayas où ils se sont aperçus que dans l'empressement ils avaient oublié deux des sommets du Breithorn…

Mardi 13 avril 2004
44/82. Refuge de Val d'Ayas – Refuge Quintino Sella (3585m), par le Breithorn Est (4141m), la Pointe du Breithorn (4106m) et le Castor (4228m)
Séance de rattrapage. 4h, premier réveil…conditions médiocres. 5h, deuxième réveil…conditions moyennes. Pour finir, un départ à 7h pour les sommets qui leur manquaient : le Breithorn Est (4141m) et la Pointe du Breithorn (4106m) également appelée le Jumeau Est du Breithorn. Ce matin à 11h, ils terminaient le deuxième par "temps moyen, mer de nuages et poissons dans le ciel", selon la description de Patrick… Ils prévoient tout de même pour aujourd'hui le Castor (4228m) et les deux sommets du Lyskamm (4479m et 4527m).

Mercredi 14 avril 2004
51/82. Refuge Quintino Sella (3585m) – refuge Città di Mantova (3470m) par le Lyskamm Ouest (4479m), le Lyskamm Est (4527m), Zumsteinspitze (4563m), la pointe Gnifetti (4554m), le Parrotspitze (4432m), le Ludwigshöhe (4341m) et le Corno Nero (4322m).
Sur la couronne impériale. Conditions encore difficiles hier, Patrick et Philippe ont, comme prévu, gravi les montagnes qu'ils avaient oubliées : le Jumeaux Est du Breithorn et la pointe du Breithorn. Ils ont fini la journée en gravissant Castor (4228m) et sont rapidement descendus en pleine tempête de neige sur le refuge Quintino Sella où ils ont passé la nuit. Inutile de dire qu'ils étaient un peu seuls dans ce refuge situé à 3585m. Ce matin nous avons quelques difficultés pour obtenir la communication mais finalement à 10 h, ça décroche et Patrick nous explique qu'ils se trouvent entre les deux Lyskamm, le Lyskamm Ouest qu'ils viennent de gravir (4479m) et le Lyskamm Est (4527m) qui les attend. Ils ont les skis sur le dos et crampons aux pieds, ils partent sur ce second sommet. Les deux alpinistes ont démarré à 5 h ce matin. Le temps est relativement beau, avec du vent froid. Ils sont juste en face à la cabane Margherita, le plus haut refuge d'Europe, posé au sommet de la pointe Gnifetti à 4554m. Ils s'interrogent sur la suite de la journée. Une fois de plus, ce seront les conditions météos qui dicteront le programme : peut-être un enchaînement sur la Punta Giordani (4046m) ? Dans tous les cas de figure, ils coucheront ce soir au refuge Città di Mantova (3470m). Le moral est évidemment bon et c'est la grande forme.

15h. Visiblement ça souffle fort même dans le combiné téléphonique. Patrick est à ski en train de faire la trace... Il se trouve à 150m de la pointe Zumstein (4563m) et à 100m peut-être de la cabane Margherita. Et oui, la cordée a quitté le Lyskamm traversant l'entièreté de la montagne (Lyskamm Ouest, 4481m et Est, 4527m) dans la matinée. Ils sont désormais sur les arêtes du mont Rose et espèrent bien gravir cet après-midi quelques pointes pour compléter leur collection de 4000. Ce qui ne manque pas au Mont Rose. De fait, ils accélèrent leur programme suite à des prévisions météo quelque peu déprimantes pour demain. Dans tous les cas de figure, les deux alpinistes iront coucher ce soir au refuge de Città di Mantova et comme ils disent, "demain est un autre jour !"

Jeudi 15 avril 2004
51/82. Refuge Città di Mantova (3470m)
Patrick et Philippe sont ce matin au refuge Città di Mantova. Il neige "plein-pot". La journée d'hier fut riche en moissons : pas moins de sept sommets : la traversée des Lyskamm avec les deux sommets puis les pointes du mont-Rose en l'occurrence : la Zumsteinspitze (4563m), la pointe Gnifetti (4554m), le Parrotspitze (4432m), le Ludwigshöhe (4341m) et le Corno Nero (4322m). Patrick recommande la traversée du Lyskamm magnifique et surtout l'ascension du Corno Nero (autrement appelé le Schwarzhorn) : un petit sommet effilé, doté d'une vierge d'où la vue est splendide. Il faut dire que la mer de nuages flottait à 4000m et qu'eux étaient dans le grand beau temps... En dessous de 4000, c'est neige et brouillard. Ce n'est qu'à 19h hier soir que la cordée est rentrée au refuge après un départ à 5h du matin. "On est obligé d'aller vite pour jouer avec les conditions météos, plus ça va, plus je me sens bien dans cette histoire, dit Patrick, c'est clair que nos nuits sont très courtes et qu'il faut courir, mais c'est merveilleux, je me sens au fil des jours entrer dans ce projet à fond." Seul petit problème, Patrick a perdu une pellicule photo (les photos du Lyskamm, du Zumstein et de Gniffetti) et du coup, il s'interroge : " j'ai envie de retourner sur ces sommets, j'aime le travail bien fait et ça m'ennuie profondément de ne pas avoir des photos au sommet des ces montagnes, même si nous possédons de belles images vidéo. Je sais que c'est un vrai problème parce qu'on n'arrête pas de jouer avec le mauvais temps et que la moindre journée est précieuse, mais bon..." Au refuge Città di Mantova, ils attendent une trouée aujourd'hui espérant peut-être gravir ou regravir quelques sommets. Dans tous les cas, dit Patrick "il faudra qu'on redescende pour se laver." Y'a pas de douches là-haut ?

18 h . Patrick et Philippe n'ont pas bougé du refuge Città di Mantova et pour cause : il neige toujours et depuis ce matin, il est tombé un bon mètre de fraîche... Bonne occasion pour répondre à des interviews ou compléter le carnet de bord. Pour les douches, c'est confirmé : ils devront encore attendre et ce n'est pas gagné. Nos deux alpinistes essayent d'imaginer des solutions de rechange pour composer avec la neige. Des alpinistes suisses présents au refuge ont tenté cet après-midi de monter au refuge Gnifetti (4554m), deux cent mètres au-dessus : ils ont échoué. L'ambiance est à la neige et rien ne prédit que ça change d'ici demain. Bonne nuit les gars.

Vendredi 16 avril 2004
52/82. Punta Giordani (4046m) depuis le refuge Città di Mantova (3470m)
Grosse tranchée. La cordée des 4000 a du attendre jusqu'à 8h ce matin pour mettre le pied hors du refuge Città di Mantova. Le temps s'est un peu dégagé, il ne neige plus, encore beaucoup de nuages et surtout de la neige à foison. Comme Patrick nous le signalait hier soir, il est tombé plus d'un mètre de fraîche. C'est dans cette ambiance, avec beaucoup de vigilance, que les deux alpinistes sont partis vers la pointe Giordani (4046m). Patrick commente : "ça va être une trace longue et profonde ; à pied tu te noierais ! Il te faudrait une frontale". Ce soir, retour à Città di Mantova avec le projet pour demain d'en terminer avec la neige du mont Rose en gravissant les trois pointe qui restent : Vincent, Dufour et Nordend.

14 h. Demi-tour droite ! Trop de neige et donc trop de risques... Patrick et Philippe qui étaient partis ce matin pour gravir leur 52ème sommet (la Pointe Giordani) ont finalement fait marche arrière : "ça aurait pu passer, mais on préfère ne pas jouer avec le feu et on va attendre que ça transforme, au chaud dans le refuge". Partie remise... Il reste à ce jour 31 sommets à gravir...

17h. Ça transforme vite… Rebondissement : Patrick et Philippe sont finalement repartis tard cet après-midi pour tenter à nouveau la pointe Giordani (4046m) qui leur avait été refusée dans la matinée. Le temps du week-end ne s'annonce pas fameux, une éclaircie est attendue demain après-midi, mais globalement, le ciel s'annonce chargé… et les pentes aussi.

Samedi 17 avril 2004
55/82.Refuge Città di Mantova (3470m) alentours de la cabane du Mont Rose (2795m) par la pyramide Vincent (4215m), la pointe Dufour (4635m) et la pointe Nordend (4609m)
Finalement la journée de vendredi fut une journée à rebondissements. Après être sortis du refuge et rentrés bredouilles tant "ça brassait", nos deux alpinistes sont repartis en fin d'après-midi toujours vendredi, pour gravir la Pointe Giordani (4046m). Ils l'ont atteinte à 17h30 dans des conditions de neige qu'on va dire "délicates"... Ce matin le réveil a sonné à 5h et c'est à 6h que Philippe et Patrick ont quitté le refuge Città di Mantova pour atteindre la pyramide Vincent (4215m) vers 9h30. Ils étaient seuls sur la montagne, en plein soleil, une mer de nuage venait lécher la barre des 4000. Ils sont ensuite allés sur la pointe Dufour (4635m) et ont emprunté une rampe mixte à la descente, brassant parfois jusqu'à la ceinture une neige proche du ciment, pour accéder vers 16h30 au sommet de la pointe Nordend (4609m). De là, ils ont repris leurs traces de montée pour retrouver les skis qu'ils avaient laissés sous la pointe Dufour ; ils ont également retrouvé la purée de pois qui s'était encore densifiée. Dans le brouillard le plus total, la cordée s'est dirigée prudemment vers la cabane du Mont Rose (2795m)... Mais voilà, à la nuit tombante, en plein brouillard, ils n'ont pu la trouver. Seule solution : un trou de neige pour bivouaquer à l'ancienne, sans tente, sans duvet, sans réchaud.

Dimanche 18 avril 2004
55/82.Cabane du Mont Rose (2795) – Zermatt (1616m)
La nuit dans le trou de neige fut, comment dire, rustique ! Et le matin à 6h, nos deux marathoniens ont été satisfaits de quitter ce home pas très sweet pour rejoindre en moins d'une heure la cabane du mont Rose où ils ont petit-déjeuné comme dix avant d'aller se recoucher jusqu'à midi ! Ils sont ensuite descendus en skis à Zermatt où ils sont arrivés vers 16h avec de nouveau la ferme intention de manger et de dormir… C'est bien fini la galère du mont Rose, restent toutes les autres…

Lundi 19 avril 2004
55/82/ Zermatt (1616m)
9h. Zermatt va permettre aux deux amis de se refaire une santé même si comme le dit Patrick "on se porte comme des jeunes !". Il faut retrouver du matériel pour la suite du programme (Ober Gabelhorn, Cervin, dent Blanche, dent d'Herens) et c'est Eric Magnin qui va se charger du ravitaillement. Patrick et Philippe n'ont plus d'argent, les gants sont troués et les pellicules photos épuisées. Leur programme : la météo prévoit un beau créneau de beau temps à partir de mardi. Ils pensent remonter à Schönbiel, peut-être même cet après-midi... A suivre

Mardi 20 avril
55/82. Zermatt (1616m) – Refuge de Schönbiel (2694m )
Patrick ne voulait pas y croire ce matin : les prévisions de Yannick Giezendanner annonçaient le beau temps et le soleil brille effectivement sur Zermatt. La journée d'hier fut l'occasion de panser les plaies et réparer le matériel qui a un peu souffert. Les parents de Philippe Magnin leur ont amené le matériel dont les deux alpinistes vont avoir besoin les prochains jours. C'est donc reparti. A 7h ils rechaussent les skis et se dirigent vers l'Ober Gabelhorn. A priori, ils espèrent faire la trace jusqu'au col Durand puis descendre coucher à la cabane du Mountet pour essayer de gravir demain l'Ober Gabelhorn et rejoindre pour la nuit le refuge Schönbiel. Enfin la crème solaire et les lunettes !

Mercredi 21 avril 2004
56/82. Dent Blanche (4357m) depuis le refuge de Schönbiel (2694m)
Sous le soleil exactement... Il est 8h45 et Patrick répond au téléphone à ma question rituelle (la même depuis une cinquantaine de jours) : "vous êtes où ?" Surprise, je les imaginais sur l'Ober Gabelhorn, ils sont sur la Dent Blanche. Partis à 4h ce matin du refuge Schönbiel, la cordée Magnin/Berhault est en train de gravir cette très belle montagne de la couronne impériale. "On a presque rejoint une arête et c'est magnifique, on est en pile en face du Nez de Zmutt du Cervin." Hier, les deux alpinistes se sont rendus à Schönbiel, un refuge tenu par Rose-Marie Taugwalder (un nom célèbre dans la vallée, celui d'une grande dynastie de guide) à 2694m d'altitude. Puis ils ont fait la trace jusqu'au pied de la dent Blanche et ont laissé leur matériel pour le retrouver ce matin. S'ils ont choisi la dent Blanche plutôt que l'objectif initial (Ober Gabelhorn), c'est pour des raisons d'enneigement : "on va laisser l'Ober Gabelhorn transformer, pour une fois qu'on a du soleil !". Rendez-vous tout à l'heure au sommet ou ce soir au refuge Schönbiel, leur nouveau camp de base.

17h30. On n'arrive pas à joindre Patrick. Mais visiblement ils ont atteint le sommet de la dent Blanche (4357m) en début d'après-midi selon les journalistes de France 3 qui sont partis les filmer aujourd'hui. A noter : reportage sur le fil des 4000 demain soir jeudi 22 avril entre 18h50 et 20h au journal régional de France 3 Rhône-Alpes.

18h. "Oui, c'est Patrick. Vous avez cherché à me joindre ? On vient juste d'arriver au refuge de Schönbiel. On était au sommet de la dent Blanche vers 13h30. On a bien brassé dans la neige, mais sous le beau temps. Demain, on part vers l'Ober Gabelhorn. Départ dans la nuit très tôt. On a une grosse dalle en pente et un gros moral !" (selon ce que nous sommes parvenus à déchiffrer alors qu'ils étaient manifestement en plein festin…)

Jeudi 22 avril 2004
57/82. Ober Gabelhorn (4063m) depuis le refuge Schönbiel
(2694m)
Partis tôt, arrivés tard... A 9h ce matin, Philippe et Patrick se trouvaient au pied de l'arête du Cœur (arête nord/nord-ouest), à 3100m, qui mène au sommet de l'Ober Gabelhorn (4063m). Ils sont partis du refuge Schönbiel à 3h ce matin. Première opération : récupérer leurs skis laissés près de la Dent Blanche et de là, par une variante, remonter au col Durand (3450m) pour redescendre au pied de l'Ober Gabelhorn, leur 57è sommet. Comme d'habitude, ils ont brassé dans une neige abondante et on peut supposer, vu le timing, que l'approche fut plutôt longue. La question du jour : à quelle heure seront-ils au sommet de la montagne, sachant qu'il leur reste 900m de dénivelé sur une arête en neige et mixte ?

14h45. Les deux alpinistes sont à environ 200m du sommet de l'Ober Gabelhorn. Ils ont rencontré des difficultés auxquelles ils ne s'attendaient pas : de la poudreuse très inconsistante sur des dalles de granit très rondes qui les obligent à déblayer. Un peu de fatigue, mais le sommet est proche et ce soir, repos à Schönbiel. Demain si tout va bien, direction la dent d'Hérens. On pourra entendre la voix des deux alpinistes samedi 24 avril à 13H15 sur France Bleu National dans l'émission de radio Grandeur nature de Pierre-Louis Castelli et Laurent Gauriat.

16h30 . Patrick et Philippe sont au sommet de l'Ober Gabelhorn (4063m). Philippe fait la sieste tandis que Patrick grignote quelques vivres de course. La journée est encore longue : ils doivent redescendre leur voie avec une bonne partie en rappel, puis remonter au col Durand et passer encore un petit col avant de pouvoir pousser la porte du refuge Schönbiel à 2694m.

Vendredi 23 avril 2004 : 57/82. Refuge Schönbiel (2694m) – Refuge Hörnli (3260m)
Quelle journée sur l'Ober Gabelhorn ! Nos deux alpinistes sont arrivés au refuge à 22h30 ; ils étaient partis à 3h du matin, soit quasiment 20h de course ! "En fait, on n'a pas vraiment fait l'arête du Cœur, on a plutôt pris une variante.
- Ah bon, laquelle ?
- Ben, euh…, une variante tout droit."
Pour redescendre de la montagne, vu ce qu'ils avaient connu le matin lors de l'approche, ils ont trouvé un autre itinéraire qui les a ramenés un peu plus bas que le refuge. Marie-Rose Taugwalder, la gardienne, les attendait avec quelques "roestis", histoire de combler la belle faim qu'ils éprouvaient. Aujourd'hui : changement de programme. Après une grosse nuit réparatrice ("Philippe avait besoin de dormir. –Toi non ? – Oh, pas trop."), Patrick et Philippe affûtent maintenant leurs crampons sur la terrasse du refuge, au soleil. Vers 13h, ils vont chausser les skis en direction du refuge Hornli, au pied du Cervin. S'ils ont encore des forces en arrivant au refuge, ils pensent aller faire la trace dans la face Est du Cervin en prévision d'une ascension samedi de l'arête Hörnli. La dent d'Hérens, ce sera pour dimanche si la météo poursuit sa route vers l'été. Sous le refuge Schönbiel, ce sont les grandes manœuvres de préparation de la "Patrouille des Glaciers", une course de ski alpinisme qui a lieu tous les 2 ans. "Nous aussi on est des patrouilleurs", dit Philippe Magnin qui ajoute, lorsque Patrick commente, hilare, la journée d'hier : "…et ça te fait rire !" Ce soir au refuge ils retrouveront l'équipe de Migoo Productions venue les filmer et accessoirement, amener au refuge le repas du soir et un appareil photo de rechange.

Samedi 24 avril 2004 : 58/82. Refuge Hörnli (3260m) - Refuge Schönbiel (2694m) par le Cervin/Matterhorn (4478m)
Même pas mal au Cervin. La nuit de vendredi à samedi matin au refuge du Hörnli a permis à Patrick de lire, entre autres, la notice de son nouvel appareil photo ! C'est à 5h du matin que Philippe et Patrick ont quitté le refuge pour gravir l'arête du Hornli au Cervin. Autant l'ascension de la dent Blanche et de l'Ober Gabelhorn avaient été une vraie galère, autant celle du Cervin (malgré la neige, il en était tombé encore 5 cm dans la soirée) fut une partie de plaisir. La cordée du "Fil des 4000" a renoué avec le beau temps et c'est à 9h30 que les deux garçons atteignaient le sommet de la montagne reine. Une formalité! Mais surtout un paysage extraordinaire avec un lever de soleil sur une mer de nuages qui flottait à 3200m sous leurs pieds. Ils sont descendus rapidement et l'après-midi ont repris à ski le chemin désormais bien connu du refuge de Shönbiel pour se préparer à l'ascension de la dent d'Hérens.

Dimanche 25 avril 2004 : 59/82. Refuge Schönbiel (2694m) – Täsch (1450m), par la dent d'Hérens (4171m)
La dent d'Hérens au pas de charge. Cette fois c'est à 4h du matin que les alpinistes ont fait sonner leur réveil. Ils sont partis sur un col apparemment peu fréquenté qui leur a permis d'atteindre une arête de la dent d'Hérens. A midi et demi l'affaire était dans le sac. Patrick et Philippe reprenaient le chemin du bas et se dirigeaient à Zermatt ou plutôt à Täsch où les hôtels sont moins coûteux. Leur moral est excellent et le soleil qui transforme la neige leur donne des ailes ! Gros repas, grosse douche et gros dodo à Täsch.

Lundi 26 avril 2004 : 60/82.Täsch (1450m) – Cabane Britannia, par le Stralhorn (4190m)
En route vers le Stralhorn. "Le temps est fantastique, depuis le Cervin, dit Patrick, c'est un vrai paradis, quel changement !" Les deux amis se sont offerts un passage en train à crémaillère sur le premier tronçon du Gornergrat. Maintenant ils se dirigent à ski vers le col du Stockhorn qui leur permettra ensuite d'atteindre le sommet du Stralhorn (4190m). Selon leur progression, ils feront peut-être une autre ascension avant de rejoindre la cabane Britannia (3030m) où les attendent des copains montés depuis la vallée de Saastal.

Mardi 27 avril 2004 : 63/82. Cabane Britannia (3030m) - Mischabeljoch Bivouac (3851m) par le Rimpfischhorn (4199m), l'Allalinhorn (4027m) et l'Alphubel (4206m)
Longue distance. 9h30. Comme souvent je ne comprends rien à ce que Patrick me dit au téléphone ; normal il a la bouche pleine de chocolat et remonte à ski quelques pentes plus ou moins connues. Hier la journée fut longue, la distance plus importante que prévu. Les deux alpinistes ont tout de même gravi le Stralhorn (4190m). Il était 15h30 environ et ils n'ont put enchaîner avec le Rimpfischhorn. Ils sont descendus à la cabane Britannia (3030m) où les accueillaient pas moins de sept personnes (équipe du film et représentant de la maison de la montagne de Grenoble avec le guide Jean René Minelli et Yves Exbrayat). Soirée tranquille et coucher un peu tardif pour se réveiller ce matin vers 3h30 et partir vers 4h15 en direction du Rimpfischhorn (4199m). Ils ont atteint le sommet à 8h20 ce matin, un sommet orné d'une croix apparemment dédiée à un guide disparu dans les parages. Actuellement, les deux hommes traversent pour rejoindre un col qui leur permettra d'aligner deux autres sommets dans la journée : l'Allalinhorn (4027m) et l'Alphubel (4206m) - que Magnin prononce "poubelle". Si tout va bien, ils descendront ce soir vers Mischabeljoch Bivouac à 3851m au pied de la célèbre Nadelgrat, magnifique arête effilée et technique qui enchaîne le Täschhorn (4491m), le Dom (4545m), le Lenzsptize (4294m) et le Nadelhorn (4327m). Il fait beau, un léger voile de cirrus persiste, mais pas de vent. La neige est devenue neige de printemps. "Si on est dans les horaires maintenant, c'est super !" dit Patrick.

17h. Patrick et Philippe ont atteint ce matin le Rimpfischhorn (4199m) à 8h20. Ils sont ensuite redescendus à un petit col pour gravir l'Allalinhorn (4027m) par une arête très fine et aérienne sur du rocher sain. Ils ont atteint le sommet à 13h45. "C'est un beau sommet pointu", dit Patrick. Ils sont revenus par la même arête et ont fait une bonne pause pique-nique au col avant de repartir vers le sommet de l'Alphubel (4206m), qu'ils ont atteint à 16h dans le brouillard. "C'est un sommet facile, une grosse bosse de neige et de glace faisable à ski". Et à 17h22, ils arrivaient à l'impressionnant bivouac de Mischabeljoch : petit bivouac de 15/20 places, suspendu à 3851m dans le vide et dans lequel ils dorment à douze ce soir (les sept de ce matin plus trois autres copains). Demain Patrick et Philippe partent sur la fameuse arête, non pas la Nadelgrat qui rassemble le Dürrenhorn, l'Hohbärghorn, le Stecknadelhorn et le Nadelhorn, sommets prévus dans les prochains jours, mais l'arête rocheuse qui démarre au pied du bivouac Mischabeljoch et qui passe par le Täschhorn, le Dom, le Lenzspitze et le Nadelhorn. Merci de la part de Patrick et Philippe à tous ceux qui les suivent et envoient leurs encouragements. Merci également de vos participations à tous pour l'orthographe des noms, les altitudes et les précisions concernant les sommets que croise la cordée du "Fil des 4000". Nous saurons désormais que la croix du Rimpfischhorn (4199m) a été fabriquée par le guide Viktor Imboden qui l'a seul portée et installée là-haut en souvenir de son fils Bernhard, mort en montagne.

Mercredi 28 avril 2004
67/82. Mischabeljoch Bivouac (3851m) - Mischabelhütten (3340m) par le Täschhorn (4491m), le Dom (4545m) le Lenzspitze (4294m) et le Nadelhorn (4327m)
Il a neigeoté cette nuit et ce matin le temps était bouché avec du vent fort et froid. Patrick et Philippe ont donc attendu le lever du jour pour partir. Au fil des heures une mer de nuages à envahit l'Italie, le vent est devenu léger et il fait beau. A 9h10 ils étaient à 150m du sommet du Täschhorn (4491m), sur une très belle arête en mixte de quasiment 3km qui devrait les conduire au sommet du Dom (4545m), du Lenzspitze (4294m) jusqu'au Nadelhorn (4327m). Ils ont laissé leurs skis 100m au-dessous du bivouac et ce sont Eric Magnin et Didier Angelloz qui vont prendre le matériel et le monter ce soir à Mischabelhütten (3340m), à l'autre extrémité de l'arête, avec des vivres. Suite à la polémique d'hier, les topos de Patrick et Philippe font démarrer la Nadelgrat depuis le Mischabeljoch bivouac. Philippe nous rappelle avec humour : "Quoi !?? On n'est pas sur la Nadelgrat mais sur gratte les Mischabel ?" On l'aura compris, leur moral est au beau fixe. Jeudi midi une dépression météo est annoncée, sans précision sur sa durée.

Jeudi 29 avril 2004
Ce matin la montagne est orpheline. Vers 11h30 hier, alors qu'il progressait en compagnie de Philippe Magnin vers le sommet du Dom (4545m) Patrick Berhault a fait une chute importante sur le versant raide qui domine Saas Fee. Philippe Magnin, à cause des mauvaises conditions météo qui régnaient, l'a perdu de vue à ce moment là. Philippe est alors revenu seul chercher du secours au bivouac Mischabeljoch, d'où il a été héliporté vers Zermatt en compagnie des guides Didier Angelloz et Eric Magnin. Malheureusement le temps ne permettait pas aux hélicoptères de faire des recherches approfondies. Il fallait également exclure l'idée d'une caravane terrestre dans ce secteur difficile. Ce matin, une météo plus clémente a permis des recherches en hélicoptère. Son corps a été retrouvé et ramené à Zermatt.

Pour Patrick…..de Jean-Michel
Pour la première fois depuis plus de 60 jours, seul au bureau, le matin tôt, je ne composerai pas le numéro de Patrick. Je n'attendrai pas cette sonnerie et puis ces premiers mots "comment ça va chef ?" Patrick est tombé dans le vide et je me sens comme aspiré par ce départ brutal, incongru, invraisemblable. J'ai passé la nuit à croire à ce miracle auquel il ne faut jamais croire, mais qui existe parfois. Je perds un ami. Cela seul est suffisant à la tristesse. Mais il faut bien dire aussi tout ce que Patrick nous a donné.

Au-delà de son talent, au-delà de ses dons, il a d'abord été celui qui aime la montagne. Son bonheur rayonnait quand il était là-haut et qu'il riait de ses ascensions comme s'il avait accompli une facétie. Patrick s'installait dans ses grands voyages, non pas pour ramener des médailles ou satisfaire à des gloires factices, mais par amour du geste et de cette nature que la montagne sait préserver. Son message, qui transparaît dans ses livres est toujours simple, élégant, jamais polémique, jamais pauvre, jamais mesquin. Patrick était un phénomène qui aimait simplement la montagne, l'escalade et qui prônait ce plaisir immense de vivre cette passion pour le meilleur, seulement pour le meilleur. Nous le croyions invincible, lui savait qu'il ne l'était pas et jamais ne se serait permis cette audace.

Ce mercredi 28 avril, sur l'arête de trois kilomètres qui parcourt quatre sommets de plus de 4000m (le Täschhorn, le Dom, le Lenszpitze et le Nadelhorn), Patrick et Philippe progressait avec grâce. Depuis cinq jours désormais, ils étaient sous le soleil et Patrick était doté d'un enthousiasme juvénile. Pour la première fois ce matin quand je l'ai appelé, il m'a rappelé pour me dire trois ou quatre bêtises qui les faisaient se marrer tous les deux. J'entendais leurs pas sur le rocher et les "on se régale" qu'il aimait prononcer avec son léger accent du sud. Tout allait bien, l'arête était technique à souhait, ils étaient alors, à 9h20, sous le sommet de leur premier 4000 de la journée : le Täschhorn (4491m). A 11h30, alors qu'il escaladait cette arête fine qui mène au Dom (4545m, le sommet de la Suisse) Patrick chutait, peut-être un bouchon de neige qui a cédé, peut-être un pied qui ripe... En une seconde Philippe Magnin se retrouvait seul sur cette arête ; iI a simplement pu entrevoir Patrick tomber au milieu de gros rochers, le brouillard lui a caché le bas de la paroi. C'est tout seul que Philippe a entreprit de rentrer vers le refuge qu'ils avaient quitté de bon matin.

Ce voyage pendant lequel ils ont gravi dans des conditions souvent redoutables quelques 64 sommets, montrait le grand art de ces deux guides qui vivaient là une histoire de copains, une histoire d'amoureux de la montagne.

Jean-Michel Asselin

 

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