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Aux sources d'Œdipe
Pour les spécialistes, la découverte centrale de Freud garde toute sa pertinence et a contribué à modifier les relations entre parents et enfants.
Avec un livre dans lequel il conte quelques-unes de ses consultations, le professeur de pédopsychiatrie Marcel Rufo est devenu célèbre. Publié en 2000 aux éditions Anne Carrière, réédité au Livre de Poche, son succès ne se dément pas. Et son titre, Œdipe toi-même !, y est sans doute pour beaucoup.
Un titre complice, malicieux. Un titre qui en dit long, surtout, sur l'appropriation par le langage courant de ce fameux "complexe d'Œdipe", sur lequel Freud, il y a tout juste un siècle, commençait de bâtir la psychanalyse.
Vienne, 15 octobre 1897 : "J'ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d'amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants", écrit le jeune médecin à son ami Wilhelm Fliess. Si les modernes sont aussi émus par Œdipe roi que les contemporains de Sophocle, "il faut qu'il y ait en nous, poursuit-il, une voix qui nous fasse reconnaître la puissance contraignante de la destinée d'Œdipe" (L'Interprétation des rêves, 1900). "Il se peut que nous ayons tous senti à l'égard de notre mère notre première impulsion sexuelle, à l'égard de notre père notre première haine ; nos rêves en témoignent (...). Le poète, en dévoilant la faute d'Œdipe, nous oblige à regarder en nous-mêmes."
Scandale dans la Vienne bourgeoise de ce début de siècle ! Mais Freud n'a que faire du mythe de pureté originelle de l'enfance. Il ne lâche plus son concept, qu'il décrira explicitement en 1923 : "De plus en plus, le complexe d'Œdipe dévoile son importance comme phénomène central de la période sexuelle de la première enfance. Puis il disparaît ; il succombe au refoulement (...), et le temps de latence lui succède". Exclu de la relation fusionnelle qui le liait à sa mère par le père - tiers séparateur symbolique -, le petit garçon, vers 6-7 ans, peut enfin commencer à s'intéresser à autre chose, notamment aux connaissances intellectuelles. A l'adolescence se produit toutefois une réactivation de ce sentiment amoureux originel, accompagnée - lorsque tout va bien - d'un déplacement sur une personne de sa génération. D'où la distance, non dénuée d'ambivalence, que met alors l'enfant avec ses parents, notamment avec celui de sexe opposé.
Voilà pour les grandes lignes... Mais Freud va bien au-delà de ce postulat de base. En instituant le complexe d'Œdipe (le terme "complexe" devant être compris dans son sens littéral : une association de plusieurs phénomènes concourant à une dynamique psychique) comme "complexe nucléaire des névroses", en le situant au cœur du fonctionnement humain, il en fait le drame organisateur de la vie psychique. La structuration œdipienne, affirme-t-il, procède de la mise en jeu d'une double différence : la différence des sexes et celle des générations, l'une et l'autre constitutives, en toute culture, d'un ordre symbolique. De là découleront le complexe de castration, les stades d'organisation de la libido, le Ça, le Moi, le Surmoi..., autant d'éléments essentiels de la théorie freudienne.
Un siècle plus tard, comment a vieilli cette découverte centrale ? Loin d'être dépassée, elle constitue toujours, pour les psychanalystes, le noyau dur de leur théorie et de leur pratique.
Freudiens, lacaniens, kleiniens, quelle que soit leur école, tous continuent de l'affirmer : résoudre son complexe d'Œdipe, c'est dépasser ce conflit originel pour accéder à son autonomie. Et tous le vérifient dans l'intimité de leurs consultations : un œdipe mal résolu produit un adulte peu autonomisé, dont les difficultés de séparation psychique se traduiront par divers symptômes allant des troubles des conduites alimentaires à la toxicomanie, en passant par des troubles relationnels de toutes sortes.
Un constat que ne renient pas, pour la plupart, les psychothérapeutes exerçant dans un champ théorique autre que purement psychanalytique. Même s'ils y apportent quelques bémols.
"Autant j'adhère à la problématique œdipienne en ce qui concerne la différence des générations, autant la normalisation de la différence des sexes établie par Freud ne me semble plus d'actualité", souligne ainsi Serge Hefez, psychiatre, psychanalyste et thérapeute familial.
Du fait de l'égalisation des rôles entre les hommes et les femmes, notamment autour du nourrissage et des soins corporels donnés aux enfants, on ne peut plus, estime-t-il, considérer que la dyade fusionnelle se fait uniquement avec la mère, ni que le tiers séparateur est uniquement le père. D'autant moins que les familles ont pris désormais des configurations diverses, auxquelles la triangulation œdipienne a bien été forcée de s'adapter.
Il n'empêche : un siècle après son élaboration, le complexe d'Œdipe, pour les psys de tous bords, n'a rien perdu de sa force théorique. Ce n'est donc pas un hasard si cette pièce maîtresse de la psyché humaine est aussi devenue l'une des plus connues du grand public. Au point d'avoir modifié, en profondeur, le regard que parents et enfants portent les uns sur les autres.
Tous les pédopsychiatres le soulignent en effet : si l'on investit tellement les enfants de nos jours, si l'on tient compte de leur avis comme jamais depuis que le monde est monde, la théorie freudienne sur la sexualité infantile y est pour quelque chose.
"Le fait de savoir qu'il y a dès le plus jeune âge une attente affective vis-à-vis des parents a fait faire beaucoup de progrès au respect de l'enfant, affirme Marcel Rufo. En ayant des sentiments, celui-ci cesse d'être sujet ; ce n'est plus un enfant qu'on éduque, mais un enfant qu'on comprend."
La diffusion de ce concept a sans doute également contribué à modifier l'attachement que chacun de nous ressent pour ses parents - après tout, avoir vécu avec eux une telle histoire dans sa prime enfance, fût-ce en fantasmes, cela crée des liens ! - et, plus généralement, le regard qu'il porte sur les membres de sa famille.
"Au fond, l'acceptation de l'œdipe a contribué à changer le rapport à la sexualité pour toutes les générations, à aborder le sujet plus facilement et à le dédramatiser", estime le sociologue Vincent de Gaulejac (université Paris-VII - Denis-Diderot), animateur d'un groupe de recherche autour du thème "Roman familial et trajectoire sociale". Ainsi est-il devenu banal, pour un pédopsychiatre, d'entendre un préadolescent dire à sa mère : "Arrête ton œdipe !" Sans toujours savoir pour autant ce que cela signifie.
Car si le personnage de la mythologie grecque revisité par la psychanalyse nous est aujourd'hui familier, l'image que l'on se fait de son fameux "complexe" n'a souvent qu'un rapport lointain avec sa réalité théorique.
On voit volontiers l'œdipe comme une relation binaire, alors qu'il s'agit avant tout d'une triangulation. On s'imagine avoir tout compris de nos désirs incestueux, en oubliant qu'ils concernent une organisation fantasmatique pour l'essentiel inconsciente. On s'attendrit d'entendre un petit garçon déclarer : "Quand je serai grand, je me marierai avec maman", en omettant de se souvenir qu'il rêve plus crûment de coucher avec elle et de tuer son père...
Et si, au fond, le mythe d'Œdipe dérangeait toujours autant ? Si la violence, la brutalité du conflit œdipien tel que le décrit Freud restait inadmissible ? Et plus encore, comme le souligne Serge Hefez, "dans notre société actuelle, qui a tendance à gommer les conflits entre enfants et parents et à cultiver un idéal de bonheur familial où les sentiments négatifs n'ont pas lieu d'être" ?
"Ce qui me frappe dans les séminaires que j'anime sur le roman familial, renchérit Vincent de Gaulejac, c'est de voir combien chacun peut continuer de s'aveugler par rapport à son propre complexe d'Œdipe, même après des années d'études, et même parfois après une formation de psychothérapeute... Ce n'est pas parce que ce concept a imprégné la culture qu'il n'opère plus au niveau inconscient !" Dans cette histoire, la tentation du refoulé n'est jamais loin. La preuve : qui connaît autour de soi un petit garçon qui s'appelle Œdipe ?
Catherine Vincent