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Roundup

Le Monde - 13 mars 05 : Le Roundup n'intoxique pas que les mauvaises
herbes

Des études françaises montrent in vitro des effets indésirables du
glyphosate, substance active de l'herbicide de Monsanto. Le possible
mécanisme d'une cancérogenèse évoqué par ces travaux reste à prouver chez
l'homme.

L'herbicide le plus utilisé dans le monde : le Roundup de Monsanto, et les
produits concurrents formulés, comme lui, à base de glyphosate, ont
longtemps joui d'une réputation d'innocuité vis-à-vis de la santé humaine et
de l'environnement. Mais plusieurs études récentes semblent indiquer que ce
principe actif, utilisé aussi bien par les agriculteurs que les services de
voirie ou les jardiniers du dimanche, pourrait n'être pas aussi anodin que
le clament ses promoteurs.

L'enjeu est de taille, puisque l'utilisation du glyphosate croît avec celle
des organismes génétiquement modifiés, dont la grande majorité a été
spécifiquement conçue pour "tolérer" ce produit actif, fatal aux végétaux.

De fait, alors que le Roundup et ses pareils étaient à l'origine employés
sur les mauvaises herbes, "ils sont devenus un produit alimentaire depuis
qu'on les utilise sur les OGM, capables de les absorber sans succomber",
soutient le biochimiste Gilles-Eric Séralini. Membre depuis des années de la
Commission du génie biomoléculaire (CGB) française, chargée d'instruire les
dossiers de demande d'essais en champ, puis de commercialisation des OGM, il
ne cesse de réclamer des études plus poussées sur leur impact sanitaire
éventuel.

Membre également du Criigen, une association qui a fait du contrôle des OGM
son cheval de bataille, il a orienté ses propres recherches sur l'étude de
l'impact du glyphosate. Dans un article publié le 24 février dans la revue
américaine Environmental Health Perspective, le biochimiste et son équipe de
l'université de Caen mettent en évidence, in vitro, plusieurs effets
toxiques de ce composé et des adjuvants qui lui sont associés pour faciliter
sa diffusion.

Pour leur étude, les chercheurs ont utilisé des lignées de cellules
placentaires humaines, au sein desquelles des doses très faibles de
glyphosate ont montré des effets toxiques et, à des concentrations plus
faibles, des perturbations endocriniennes. Ce qui, pour Gille-Eric Séralini,
pourrait expliquer les taux parfois élevés de naissances prématurées et de
fausses couches constatées dans certaines études épidémiologiques -
controversées cependant - portant sur les agricultrices utilisant le
glyphosate. "L'effet que nous avons observé est proportionnel à la dose,
mais aussi au temps", souligne-t-il.

Son équipe a aussi comparé les effets respectifs du glyphosate et du
Roundup. Et a constaté que le produit commercial était plus perturbateur que
son principe actif isolé. "L'évaluation des herbicides doit donc prendre en
compte, dit-il, la combinaison adjuvant-produit."

Gilles-Eric Séralini reconnaît que son étude devra être prolongée par des
expériences sur l'animal. Mais il récuse les critiques qui lui sont faites
sur l'absence de lien réaliste entre les doses in vitro et en utilisation
normale : "Les agriculteurs diluent du produit pur et sont ponctuellement
exposés à des doses 10 000 fois plus fortes, insiste-t-il. Nos résultats
montrent qu'il faut considérer le temps d'exposition."

OURSINS MODÈLES
Il est rejoint dans ses conclusions par Robert Bellé, de la station
biologique (CNRS) de Roscoff (Finistère), dont l'équipe étudie depuis
plusieurs années l'impact des formulations au glyphosate sur des cellules
d'oursin. Ce modèle reconnu d'étude des phases précoces de la cancérogenèse
a valu son prix Nobel de médecine 2001 à Tim Hunt. En 2002, l'équipe
finistérienne avait montré que le Roundup agissait sur une des étapes clés
de la division cellulaire.

"Cette dérégulation peut conduire à un cancer", prévient Robert Bellé, qui,
pour se faire comprendre, tient à résumer les mécanismes de la cancérogenèse
: lors de la division de la cellule en deux cellules filles, la copie en
deux exemplaires du patrimoine héréditaire, sous forme d'ADN, donne lieu à
de très nombreuses erreurs. Jusqu'à 50 000 par cellule. C'est pourquoi des
mécanismes de réparation, ou de mort naturelle de la cellule (apoptose),
s'enclenchent automatiquement. Mais il arrive que celle-ci échappe à cette
alternative (mort ou réparation) et puisse se perpétuer, sous une forme
instable, potentiellement cancéreuse à longue échéance.

L'équipe bretonne a récemment montré (Toxicological Science, décembre 2004)
qu'un "point de contrôle" des dommages de l'ADN était affecté par le
Roundup, alors que le glyphosate seul n'avait aucun effet. "On a démontré
que c'est un facteur de risque certain, mais pas évalué le nombre de cancers
potentiellement induits, ni le moment où ils se déclarent", admet le
chercheur. Une gouttelette pulvérisée serait susceptible d'affecter des
milliers de cellules. En revanche, "la concentration dans l'eau et les
fruits est bien inférieure, ce qui est plutôt rassurant".

Pour le chercheur, il ne s'agit pas forcément d'interdire le produit -
"C'est désormais aux pouvoirs publics d'évaluer les bénéfices et les
risques" -, mais il importe que les utilisateurs prennent toutes les
précautions, pour eux-mêmes comme pour le public. "J'ai vu des gens en
combinaison en pulvériser à quelques mètres d'une cour de récréation",
s'insurge-t-il.

"De telles études in vitro ne sont pas suffisantes pour déduire des effets
sur l'homme", insiste cependant Sophie Gallotti, coordinatrice des études
sur les contaminants à l'Agence française pour la sécurité sanitaire des
aliments (Afssa). Même sentiment chez Rémi Maximilien, expert toxicologue
auprès de l'Afssa, pour qui l'expérience sur les oursins "montre un
mécanisme potentiel de cancérogenèse qui reste à prouver chez l'homme".

INTERPRÉTATION CONTESTÉE
Pour sa part, Monsanto n'est pas impressionné par ces résultats. "Ce n'est
pas à nous de juger de l'intérêt de ces publications, dont nous ne
contestons pas la validité, mais l'interprétation", indique Mathilde Durif,
porte parole de la filiale française du géant américain. Ces résultats sont
en contradiction avec la soixantaine d'autres études disponibles, et "ni les
autorités européennes ni l'Organisation mondiale de la santé ou
l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) des Nations unies
n'ont classé ce produit comme cancérigène".

Le glyphosate est cependant un produit actif, "et il est nécessaire de
l'utiliser selon les préconisations". Une attitude de précaution qui semble
légèrement contredite par les efforts de marketing de la firme. Celle-ci
n'est-elle pas actuellement attaquée par une association bretonne qui lui
reproche de faire de la "biodégradabilité" de son produit un argument
publicitaire, déjà jugé mensonger par la justice américaine ?

Hervé Morin
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