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Ecologie

Le Monde - 03 mars 2005 : Analyse Ecologisme radical et décroissance

La démocratie est-elle compatible avec l'écologisme radical ? Alors que
celui-ci connaît un renouveau à la fois théorique, par la critique du
productivisme, et militant, avec la contestation des organismes
génétiquement modifiés, de la publicité, de la télévision, de l'industrie
nucléaire, de l'automobile, etc. , cette question est à nouveau posée par
les écologistes eux-mêmes.

Le débat trouve ses racines dans la pensée de Hans Jonas, philosophe
allemand disparu en 1993, dont la pensée est l'une des principales
inspiratrices de l'écologie. Face au danger auquel le développement de la
technique expose l'humanité, il relevait dans son maître ouvrage, Le
Principe responsabilité (Flammarion, 1998) : "Il faut prendre des mesures
que l'intérêt individuel ne s'impose pas spontanément et qui peuvent
difficilement faire l'objet d'une décision dans le processus démocratique."
Le débat est revivifié par le retour d'une vision catastrophiste dans la
pensée écologiste, inspirée en partie des réflexions du philosophe
Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002). Elle a
occupé un séminaire roboratif rassemblant à Montbrison (Loire), en février,
près de 90 intellectuels, Verts, alternatifs, membres d'Attac ou des Amis de
la Terre, autour du thème "Antiproductivisme, décroissance et démocratie".
Ainsi, s'appuyant sur la théorie dite du pic de Hubbert, selon laquelle la
production mondiale de pétrole atteindra très prochainement un maximum en
raison de la diminution des réserves accessibles à bon prix, Yves Cochet,
député (Verts) de Paris, décrit le scénario d'une crise profonde provoquée
par une augmentation brutale du prix de l'énergie entraînant l'écroulement
des systèmes de transport : l'aviation civile s'effondrerait, l'habitat
rural serait désorganisé (en raison de sa dépendance à l'égard de
l'automobile), etc. La crise s'accompagnerait d'un chômage massif et de
guerres violentes pour le contrôle du pétrole du Moyen-Orient. Dès lors, le
député envisage trois hypothèses : le chaos et la barbarie ; une dictature
des pays riches se protégeant à tout prix ; une société de sobriété passant
par le rationnement.

Sans suivre unanimement la prophétie de M. Cochet, les écologistes radicaux
postulent la survenance d'une crise écologique d'une intensité sans
précédent. Pour la prévenir, ils affirment la nécessité d'une rupture avec
le système économique dominant, qui repose sur la croissance.

LIEN SOCIAL
Ils dénoncent également l'idéologie du développement durable, qui prétend
concilier développement économique et protection de l'environnement. Le
développement durable ne serait qu'un faux-semblant, le manteau
environnemental d'un libéralisme qui ne voudrait rien changer. Les
écologistes radicaux s'attaquent ainsi au dogme central de la gauche :
l'indissociabilité du progrès social et de la croissance économique.
Mais si crise grave il y a, et si le seul moyen de la prévenir est d'adopter
des mesures de rationnement et de décroissance, comment le faire sans
recourir aux solutions dictatoriales, "léninistes", que récusent des
écologistes qui ont toujours refusé l'idéologie marxiste ? Une première
réponse a été apportée par Geneviève Azam, économiste à l'université de
Toulouse : évoquant les travaux du philosophe Cornélius Castoriadis sur la
formation de la démocratie dans la Grèce antique, elle a relevé que celle-ci
peut se renforcer par la confrontation à la tragédie.

"La démocratie est notre arme suprême ", dit Mme Azam, pour qui les
conditions de son bon exercice supposent d'assumer la finitude de la
planète, de rouvrir l'imagination pour expliquer que le monde fini n'est pas
un monde fermé, de réanimer le sens de la tragédie, qui impose des choix
décisifs.

Une autre façon d'aborder le problème a été de relever que la démocratie est
déjà mal en point en raison des puissances qui contribuent au désastre
écologique. Selon Serge Latouche, de l'université Paris-Sud, "le pouvoir
n'est plus exercé par le politique, mais par l'instance occulte des firmes
multinationales ". Par ailleurs, note Stéphane Lavignotte, de l'association
Vélorution, "l'enjeu est de savoir si la société fait assez communauté pour
se mettre d'accord. Mais quelle est la force du lien social quand la société
est à ce point inégalitaire ?"

Le constat est incontournable, même pour ceux qui ne rentrent pas dans une
logique catastrophiste. Alain Caillé, animateur du mouvement
anti-utilitariste incarné dans la Revue du MAUSS, relève ainsi : "Il est
évident que l'idéal démocratique est en panne à l'échelle mondiale. La
dynamique actuelle du capitalisme pousse au "parcellarisme", à l'éclatement
du sens collectif."

La question que pose l'écologie radicale est donc essentiellement politique
: si l'on veut éviter les solutions autoritaires aux crises, il faut
revitaliser la démocratie. Cela passe par l'articulation du social à
l'écologie, de la solidarité à la diminution des consommations matérielles.
"Moins de biens, plus de liens", "Ne pas construire la société que la
catastrophe va nous imposer, mais la société que l'on veut", "Ne pas
seulement faire moins, mais faire autrement", "Lutter contre les inégalités
en instaurant un revenu maximal" sont les idées synthétisant cette démarche
où les crises écologique et sociale ne sont pas pensées comme opposées, mais
intrinsèquement liées.

Alain Caillé, ouvrant en forme de provocation une perspective
"social-démocrate universalisée", propose une alliance "entre ceux qui ont
le souci de la planète, ceux qui veulent reconquérir la démocratie, et ceux
qui aspirent à refonder une base éthique minimale".

Il y a dans ces questionnements les matériaux d'une plate-forme sur laquelle
pourrait se rebâtir une gauche qui manque singulièrement d'idées sur la
société qu'elle prétend transformer. A la condition d'accepter la radicalité
que posent les "décroissants", ces partisans de la décroissance. Et de se
référer davantage au philosophe Ivan Illich qu'à Karl Marx.

Hervé Kempf
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