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Ecologie

 

ÉCOLOGIE

Menacée, la biodiversité exige un sursaut mondial

 

 

Plus d'un millier de scientifiques réunis à Paris mettent leur expertise au service de la sauvegarde des espèces.

Ce n'est pas le moindre des paradoxes que de voir la France, récemment condamnée par la Cour de justice européenne pour non-respect de textes sur les réserves naturelles, prendre la tête d'un nouvel élan envers la protection de la biodiversité. Pourtant, au terme de cinq jours d'une conférence internationale organisée à Paris et intitulée "Biodiversité : science et gouvernance", 1 200 participants, scientifiques en majorité, se sont ralliés à une proposition avancée par le président Jacques Chirac en prélude à leurs discussions.

Il est, selon eux, urgent de s'inspirer de leurs collègues climatologues qui, à travers le Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC ou IPCC), se sont donné les moyens de synthétiser leurs connaissances sur ce phénomène planétaire et de proposer aux "décideurs" des pistes d'action.

L'"appel" qu'ils ont lancé solennellement, vendredi 28 janvier, milite en effet en faveur d'un "mécanisme international"ayant pour objectif de fournir "une information scientifiquement validée sur la biodiversité", d'"identifier des priorités et des recommandations" pour sa protection et d'en informer les conventions internationales concernées, en particulier la Convention sur la diversité biologique.

Depuis sa signature, en 1992 à Rio de Janeiro, celle-ci n'a pas vraiment fait la preuve de son efficacité. Comme l'ont rappelé les experts réunis à l'Unesco, les espèces s'éteignent à un rythme cent fois supérieur au taux moyen enregistré dans les temps géologiques. "Mais il pourrait être 10 000 fois plus élevé dans les prochaines années", rappelle Jo Mulongoy, directeur scientifique de la Convention sur la diversité biologique. Il faudrait 10 millions d'années pour "ressusciter" le nombre d'espèces récemment disparues. Selon l'Union mondiale pour la nature (UICN), 12 à 52 % des espèces actuelles seraient menacées.

Ce manque de précision sur les chiffres provient des lacunes de l'inventaire des espèces, particulièrement parmi les invertébrés, les plantes et les micro-organismes. Pour mieux saisir ces phénomènes de disparition, les quantifier et, surtout, fournir des indicateurs fiables, un important effort de recherche est nécessaire. "Nous avons besoin d'une approche intégrée, multidisciplinaire", soutient Robert Watson, directeur scientifique de la Banque mondiale, rapportant les conclusions de plusieurs ateliers organisés lors de la conférence. "Les communautés agricoles doivent être reconnues comme les principales régisseuses de la biodiversité", ajoute-t-il. Il faut aussi améliorer les moyens de "penser le lien entre changement climatique et biodiversité".

La "gouvernance", qui désigne les moyens politiques et institutionnels d'action en faveur de la biodiversité, reste un sujet délicat. Martha Chouchena-Rojas (UICN), chargée de résumer les travaux sur cette question, indique que les décideurs ont besoin de "plus d'information sur les services rendus par la biodiversité", mais aussi sur le coût de sa sauvegarde.

"La biodiversité doit être considérée comme un facteur de développement, souligne la chercheuse. Et les connaissances traditionnelles doivent être, elles aussi, conservées et assorties de protections particulières." Elles sont particulièrement recherchées par les sociétés pharmaceutiques, à l'affût de nouveaux principes actifs.

Eric Cornut, PDG de Novartis Groupe France, reconnaît que le partage de la propriété intellectuelle reste "une question difficile". Mais il assure que de nombreuses entreprises sont "conscientes de l'importance de maintenir un réservoir de diversité génétique pour utiliser ces formidables ressources de façon durable et équitable".

"Au nom de l'équité et de l'efficacité, rebondit Charles-Sylvain Rabotoarison, ministre malgache de l'environnement, il convient aussi de favoriser l'émergence de scientifiques dans les pays du Sud." Et de leur permettre d'accéder aux résultats des recherches.

Son homologue costaricien, Carlos-Manuel Rodriguez Echandi, replace, lui aussi, la biodiversité sur le terrain politique : "Les activités pétrolières développées dans des régions très fragiles, les mines autorisées par dérogation dans des forêts protégées sont le résultat d'une pondération des coûts et bénéfices à courte vue des politiques."

Charles Perrings (université de York) a estimé qu'une science prédictive était désormais nécessaire, "pour être en mesure de dire quelles seront les conséquences sur la biodiversité de telle ou telle décision politique". Robert Barbault, du Muséum national d'histoire naturelle, a souligné les "tensions fécondes" exprimées lors de la conférence : accroître les connaissances ou agir ; protéger les espèces ou favoriser le développement durable ?

L'accord est unanime pour souligner que les lacunes dans les connaissances ne dispensent pas, selon les termes de Michel Loreau (Paris-VI), président du comité scientifique de la conférence, de la "nécessité impérieuse" de passer à l'action.

Mais l'expertise intergouvernementale de la diversité suggérée par Jacques Chirac et reprise par les chercheurs trouvera-t-elle rapidement un cadre pour s'exprimer ? Directeur scientifique de l'Unesco, Walter Erdelen indique que son organisation est prête à l'accueillir. Un groupe de travail devrait étudier la démarche, qui sera inscrite au calendrier du G8. François d'Aubert, ministre délégué à la recherche, souligne que "l'instruction de ce dossier devra être rapide afin qu'un rapport soit finalisé pour la prochaine conférence des parties à la Convention de la diversité biologique". Rendez-vous donc en 2006, au Brésil. Combien d'espèces auront-elles alors disparu ?

Hervé Morin

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 30.01.05

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